Famille franciscaine de l'Est Francilien

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> Y a-t-il des limites au pardon ?

 


Lorsque Pierre demande à Jésus combien de fois il doit pardonner à son frère d’avoir péché contre lui, « jusqu’à sept fois ? » (Mt 18,21), il n’imagine certainement pas la réponse du Christ : « Je ne te dis pas jusqu’à sept fois, mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois »…

Dans la Genèse, Lamek, le descendant de Caïn, disait : « j’ai tué un homme pour une blessure, un enfant pour une meurtrissure. Oui, Caïn sera vengé sept fois ; mais Lamek soixante-dix-sept fois. » (Gn 4, 23-24)
 C’était le temps de la vengeance, un cycle d’une violence sans fin, puisque chaque crime en appelait un autre encore plus grand.

L’Ancien Testament se réfère ensuite à la Loi du talion qui trouve son origine dans le Code d'Hammourabi (1730 av. JC). Ce roi de Babylone créa un ensemble d’ordonnances pour mettre fin à l’escalade des vengeances personnelles, en définissant pour chaque litige une punition similaire. La Loi du talion se fonde donc sur la réciprocité du crime et de la peine : tous deux doivent être proportionnels. Quand bien même elle peut s’avérer choquante à nos yeux, elle est considérée, à l’époque, comme un réel progrès. « Tu paieras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure. » (Ex 21, 23-25) Mais on reste sur un plan comptable, où l’on rend un mal pour un mal (même s’il arrive que l’on puisse "réparer" le tort commis par une compensation financière). Les prophètes, eux, vont tous souligner la fidélité et la miséricorde de Dieu pour son peuple, malgré ses péchés récurrents, car son Alliance est une Alliance d’amour.
A Pierre, qui propose de pardonner jusqu’à sept fois (chiffre de la perfection), Jésus répond en l’invitant à aller beaucoup plus loin, au-delà de ce qui est concevable : « jusqu’à soixante-dix fois sept fois ». Il lui signifie ainsi que le pardon échappe à toute comptabilité, il est sans fin et sans limite, ou il n’est pas ! Il s’agit de pardonner toujours, et toujours plus.

Dans le sermon sur la montagne, Jésus fait référence au talion : « Vous avez appris qu’il a été dit : œil  pour œil et dent pour dent. Et moi, je vous dis de ne pas résister au méchant. Au contraire, si quelqu’un te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi l’autre. » (Mt 5, 38-39) Jésus nous appelle, non seulement à ne pas riposter au mal, mais, bien plus, à rendre le bien pour le mal. Certains y voient de la faiblesse ou de la démission, ce n’est pas le cas. C’est choisir librement, guidé par l’Amour du Père, de ne pas se laisser dominer ou écraser par le péché de l’autre et de restaurer la relation qui a été détruite, car le pardon s’inscrit toujours dans une relation.
Dans la parabole du débiteur impitoyable Matthieu poursuit « Ne devais-tu pas, toi aussi, avoir pitié de ton compagnon, comme moi-même j’avais eu pitié de toi ? » (Mt 18,33)  Ce qui nous rend capables de pardonner, c’est la conscience que nous sommes des pécheurs que le Père ne cesse de pardonner, quand bien même nous rechutons. Il nous fait miséricorde, sans compter, et sa grâce pour nous est infinie. Aussi, Jésus nous appelle-t-il à être miséricordieux comme notre Père est miséricordieux.

Néanmoins, peut-on tout pardonner ? Certains crimes sont humainement impardonnables, assurément… Mais c’est uniquement parce que le pardon, acte d’amour par excellence, trouve son origine en Dieu qu’il devient possible. C’est Dieu, à travers chacun de nous, qui offre son pardon, et nous en sommes les relais indispensables. Aussi, toute réserve, toute restriction au pardon est mortifère car c’est admettre que le mal peut triompher de l’amour ! Or l’amour de Dieu ne connait pas de limites, il est de toujours à toujours. Quels que soient nos fautes, nos refus, nos ruptures de l’Alliance, notre Père nous tend les bras et son amour bienveillant, plein de pitié, nous relève et nous rétablit dans notre dignité d’enfant de Dieu. Pardonner ce n’est pas oublier ou minimiser la faute, c’est renoncer à tout ressentiment. C’est accueillir celui qui m’a blessé, en frère pécheur et pardonné par le Seigneur, comme je le suis moi-même. C’est l’expérience qu’ont pu vivre ce père de famille en pardonnant à l’assassin de son enfant ou encore Maïti Girtanner en pardonnant au médecin de la Gestapo qui l’avait torturée « C’est un long cheminement le pardon [...] Il faut le désirer longuement, il faut en avoir un désir fou, un désir qui est une grâce. Très vite j’ai eu le désir fou, vraiment irrépressible de pouvoir pardonner à cet homme […] Quarante ans après, je revois cet homme. Et pourquoi vient-il ? Parce qu’il est mourant […] Et lorsque nous nous sommes quittés, au lieu de nous dire au revoir en nous serrant la main, je lui tends les bras et je l’embrasse. A cet instant, il me dit pardon. » (Résistance et Pardon, M. Girtanner)

Quant à François, il nous parle de l’amour des ennemis en ces termes : « Aimez vos ennemis, dit le Seigneur. Aimer vraiment son ennemi, c’est d’abord ne pas s’affliger des torts qu’on a subis soi-même ; c’est ressentir douloureusement, mais comme une offense à l’amour de Dieu, le péché que l’autre a commis ; et c’est prouver à ce dernier, par des actes, qu’on l’aime toujours. »  (Adm 9)

Pascale Clamens

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